Exposition "SOPRAVVIVO" | Matisse Mesnil - pal project
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11.01.24 - 24.02.24
MATISSE MESNIL/SOPRAVVIVO
« Une mémoire inconnue fuit obstinément vers des époques de plus en plus lointaines. L’impression d’ancienneté augmente. »

Méditerranée (réal. Jean-Daniel Pollet, texte Philippe Sollers, 1963) 

Une tête passe par la fenêtre et, assis là dans la rue, le Passé la salue. D’un geste antique certes, mais franc, cordial et qui trouble l’ordre du présent : un surgissement. À cette tête, donc, le Passé rappelle ses mémoires d’une Arcadie pourtant dissipée, l’indolence inimitable des temps révolus, mais aussi l’ancrage assuré de tout ce qui se sait irrémédiable, indélébile – de tout ce qui résiste à la perte et à la disparition. La fin d’une époque, volontairement ou non, s’impose souvent comme une occasion de liquider toutes ses traces matérielles : on brise des statues, on fait tomber des murs, on démantèle des fontaines ; est désarçonné ce qui, des temps antérieurs, ose encore se tenir debout. Et pourtant, du fond des âges survivent faiblement mais sûrement des gestes, des paroles, des attitudes que rien ne semble pouvoir vraiment estomper. 

Dans un coin de l’atelier de Matisse Mesnil, sis à Aubervilliers, une lourde plaque de métal couchée au sol se répète compulsivement en italien : « Sopravvivo, sopravvivo, sopravvivo, sopravvivo, sopravivvo (etc.)… forse » ; ce qui signifie « je survis, je survis… peut-être ». En italien, soit, mais c’est avant tout la langue de l’urgence de vivre et de la conjuration de la mort qu’elle parle. Non loin, adossée au mur, une plaque semblable, dans la même langue, rassemble les derniers vers de La Ginestra, l’avant-dernier poème que Giacomo Leopardi composa au printemps 1836 en forme d’ode au genêt, avant de s’en aller pour ne jamais plus revenir. Le genêt, lui, repousse et se répand toujours, ce « genêt odorant, satisfait, face au désert, à la ruine », ainsi que l’interprétait le regretté Antonio Negri dans un beau livre consacré au monument de la littérature italienne. Le genêt se contente des terres les plus arides, les plus pauvres et les plus réticentes ; il se précipite aussi sur les sols où tout est à refaire, comme ceux que l’éruption du Vésuve en 1906 a ensevelis de ses cendres épaisses – noires ou jaunâtres, c’est selon. Quoiqu’il advienne, il reprend pied, se dresse, seul, au beau milieu de l’abandon et de la nudité. Il sonde efficacement la fertilité dans le dénuement le plus extrême, dans une forme de « très haute pauvreté » qu’on ne retrouve que chez les moines et qui fut pour eux, comme en a témoigné le philosophe Giorgio Agamben, une dimension supplémentaire à celles que connaît la vie riche. Et c’est bien dans la rencontre de la ruine et de la transcendance que l’on se surprend toutefois à survivre. 

Il en va ainsi des signes discrets qui affleurent à la surface d’acier que Matisse Mesnil travaille à la fois comme une page et comme une pierre, entre inscription et sculpture. Ils cloquent le métal, comme s’ils s’efforçaient d’en remonter l’épaisseur jusqu’à l’air libre – jusqu’à la figuration, pour ainsi dire –, comme s’ils se refusaient à s’y noyer et s’y enfermer. Tout comme la lave remonte des entrailles de la Terre, tout comme les souvenirs gravissent parfois les failles les plus profondes de la mémoire, tous ces signes se dégagent à leur manière de l’emprise d’un métal que l’on réserve habituellement aux portes de prison ou aux coffres-forts, que l’on suppose impénétrable, qui fait écran à notre exigence de voir et de savoir. 

Ces signes-là, qu’ils prennent la forme d’un nuage qui pourrait tout aussi bien être une tâche, de fleurs en guise de cicatrices, de linges qui sèchent ou de lettres formant un poème, agissent à la manière du passé qui jamais ne s’éteint vraiment. Leopardi l’affirmait, tenant tête au « siècle superbe et vain » dans lequel il vivait ; dans ses thèses Sur le concept d’histoire (1940), Walter Benjamin partageait sa critique du progrès et le confirmait en appelant à « faire éclater le continuum de l’histoire ». Car de simples questions, posées par Benjamin dans le même texte, mettent en branlent une conception linéaire du temps historique : « Ne sentons-nous pas nous-même un faible souffle de l’air dans lequel vivaient les hommes d’hier ? Les voix auxquelles nous prêtons l’oreille n’apportent-elles pas un écho de voix désormais éteintes ? »

De la bouche ouverte d’une figure de pierre qui fut une fontaine, l’eau ne coule plus ; elle livre désormais le chuchotement des défunts, le doux-parler de celles et ceux qui ont depuis longtemps connu le trépas. À ces voix-là, Matisse Mesnil prête l’oreille. Ses œuvres leur redonnent la parole, en offrant une scène actuelle aux temps révolus et en matérialisant leur capacité à tenir bon face à l’écoulement du temps. Ce n’est cependant pas pour raconter la grande histoire – celles des conflits et des conquêtes, des têtes couronnées ou décapitées –, mais bien plutôt pour rendre dans toute sa beauté fragile ce qui, dans les manifestations infimes du quotidien, nous rappelle à l’humble passé. Des gestes traversent en effet les siècles, comme celui de tendre une corde à linge, de graver ses amours adolescentes dans la pierre friable d’un mur, de composer un bouquet de fleurs ou de s’accouder à une fenêtre pour se rendre disponible à la petite musique d’une place d’Italie. 

Sous le vernis de la réalité bat le cœur des mythes, et ceux-ci se consomment au ras des murs et à même le sol. Face au présent intégralement marchandisé un passé se maintient, que Matisse Mesnil met en scène en nous laissant imaginer la vie sensible d’une rue dont on aurait su conserver le legs et faire résonner les appels à la contemplation. Il n’appelle pas à une nostalgie sans recours, non ; mais nous propose une « immersion dans l’infini », comme le disait encore Negri à propos du chant de Leopardi. À l’œil attentif s’offre une foule de traces qui affirment que ce que l’on pense perdu nous rappelle en fait que, précisément, tout n’est pas perdu, et que le temps long de l’histoire n’est pas une affaire de chute ou d’élévation, mais de fluctuations auxquelles il faut demeurer sensible – de survivances, de résistances à la supposée marche du progrès. Parce qu’elle vient à nous comme une offrande, la présence de ces traces nous invite à considérer, comme le disait Benjamin, que « nous avons été attendus sur la terre ».

  Texte : Guillaume Blanc-Marianne

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